jeudi 10 janvier 2019

"Les lances rouges" d'Arturo Uslar Pietri

Titre original : Las lanzas coloradas
Traduit par Jean Cassou
(Le Serpent à Plumes, 1999)

Arturo Uslar Pietri (1906-2001) est une des grandes figures intellectuelles du Venezuela. Il a obtenu pour son œuvre littéraire de nombreuses récompenses : Prix Princesse des Asturies et prix Cervantes en Espagne, prix Maria Moors Cabot aux États-Unis.
Publié en 1931, ce roman est un des chefs-d’œuvres de la littérature vénézuélienne. Centré sur la geste indépendantiste de ce pays au début du XIXe siècle, il propose un récit qui met en avant la violence de la guerre. Ici, des héros mais surtout des personnages emportés par la tourmente de l'histoire : Fernando, grand propriétaire terrien au caractère hésitant qui se laisse séduire par les idéaux des lumières ; Sa sœur Inès, demoiselle provinciale et romanesque qui sombrera dans l'horreur ; Presentacion Campos, le contremaître, qui voit dans ce conflit l'occasion de laisser libre cours à sa force virile... Une fresque historique, cruelle et épique d'une époque où la mort moissonnait les vies. 


"De nouveau l'attaque se concentre sur la ville. Les pelotons de cavalerie entrent plus violemment dans les rues, mais la fusillade des maisons les moissonne. Presentacion Campos fait sauter sa bête d'un côté et d'autre comme dans un exercice de voltige. Quand sa course atteint une vitesse vertigineuse, il assène son arme sur la première ombre qui passe, et son bras de fer résiste au formidable rejet en arrière du corps traversé par la lance. Dans le mélange gris que, vu de sa course, font les hommes, parfois, intégralement claire comme un éclair, brille sur lui une lance : mais il saute de côté ou arrête net sa monture, telle une vague contre une pierre, et le coup de lance le frise. Il sent une plénitude de vie comme il n'en a jamais éprouvée. Tressés entre eux, comme les doigts sur la hampe, tressés, étranglant la chair, ses nerfs vibrent. Vital, nerveux, enragé, il attaque. Entre ses jambes, l'animal est couvert d'écume et de sang, le bras et la poitrine sont rouges, le sang coagulé fait glisser la main sur le bois." 


Charge polonaise à Somosierra de Wojciech Kossak et Michal Gorstkin Wywiorski (1907)




"Le verger de mon aimée" d'Alfredo Bryce-Echenique

Titre original : El huerto de mi amada

Traduit par Jean-Marie Saint-Lu

(Métailié, 2002)


Alfredo Bryce-Echnique (Lima, 1939) est un des écrivains contemporains incontournables de la littérature d'Amérique Latine. En 1970, il publie Un mundo para Julius, un des romans majeurs de la littérature péruvienne où il dresse un portrait critique de la haute société de son pays à travers le regard d'un enfant. Dans Le verger de mon aimée, on retrouve la thématique de ce roman : Le très jeune Carlitos Alegre, personnage candide, enthousiaste et très distrait, s'éprend d'une belle trentenaire fortunée qui fait fantasmer tous les hommes de la bonne société de Lima. Comme Carlitos n'est pas majeur, cet amour fait scandale mais les amants vont trouver refuge dans une propriété de campagne de la belle. Un roman burlesque qui dépeint, entre caricature et humanité, la capitale péruvienne des années 1950 : le monde de l'oligarchie, ceux qui veulent y entrer, la naïveté de l'amoureux, l'esprit provincial et étriqué...Ce roman a reçu en 2002, le prix Planeta.
"Carlitos courut téléphoner à Natalia, il lui dit à quel point sa grand-mère était belle, morte comme elle l'était maintenant, il lui dit qu'il passerait la nuit à la veiller, qu'il venait de rester un long moment avec elle, pour se mettre au courant, et que maintenant il allait en profiter pour passer aussi un moment avec ses sœurs avant de descendre à l'office comme quelqu'un qui va chercher quelque chose dans le réfrigérateur, un Coca-Cola, par exemple, au moment où Victor et Miguel et les autres employés de la maison s'y retrouveraient, et, depuis qu'il était enfant, débutait alors la grande conversation et tout ça. Et demain au cimetière, oui, au Presbitero Maestro, oui, et de là je jure sur ce que j'ai de plus sacré, Natalia, que je rentre au "Verger de mon aimée". Tu as bien entendu? Tu me crois, n'est-ce pas? Comment...? Mais oui. Du moins grand-mère Isabel est totalement pour, et il y a un instant à peine elle m'a demandé si je ne t'avais pas emmenée..."

Famille Fagoga Arozqueta de la haute société créole (Mexique, vers 1730)

"Des oiseaux plein la bouche" de Samanta Schweblin

Titre original : Pájaros en la boca
Traduction de Isabelle Gugnon
(Éditions du Seuil, 2013)

L'Argentine Samanta Schweblin est une des révélations de la littérature latino-américaine actuelle et ce recueil de nouvelles a obtenu le prix Casas de América en 2008. On y découvre des récits absurdes qui évoquent les mauvais rêves, des phrases arbitraires qui s'imposent au poète et amorcent un récit, des échos de parabole. D'une écriture précise et limpide, Samanta Schweblin nous entraîne certainement dans son univers étrange. 

"En se tournant vers la route, Felicidad comprend son destin. Il ne l'a pas attendue et, comme si le passé était palpable, elle croit distinguer au loin le faible reflet rouge des feux arrière de la voiture. Dans l'obscurité plane de la campagne, il n'y a que de la désillusion et une robe de mariée.
Assise sur une pierre près de la porte des toilettes, elle en arrive à la conclusion qu'elle n'aurait pas dû traîner, qu'il aurait mieux valu qu'elle se presse davantage. Elle trouve bizarre d'être là, à faire tomber les petits grains de riz accrochés aux broderies de sa robe, en rase campagne, sans autre perspective que les champs, la route et, au bord de la route, des toilettes pour femmes."

Disparate de Goya

"Mongolia" de Bernardo Carvalho

Titre original : Mongólia
Traduction de Geneviève Leibrich
(Éditions Métailié, 2004)

Le Brésilien Bernardo Carvalho propose dans ce livre, comme dans son roman Neuf nuits, une nouvelle variation sur la difficulté à rendre compte de la réalité. Ici, pour ce faire, il choisit de démultiplier les narrateurs : un photographe disparu lors d'un voyage en Mongolie qui prend des notes; un diplomate, nommé l'Occidental, qui part à la recherche du photographe en s'inspirant des journaux laissés par le disparu; et, enfin, un dernier lecteur qui revient sur l'ensemble de ces deux itinéraires à partir des carnets du diplomate. Ce roman est un fabuleux récit de voyage à trois voix dont le cœur est le mystère et l’étrangeté.

"De retour à l'hôtel au milieu de l'après-midi, l'Occidental a commencé à lire le deuxième journal donné par Purevbaatar. En haut de la première page, inscrit en lettres d'imprimerie, figurait un nom : Narkhajid. C'était comme un titre qui avait été rajouté dans l'espace exigu au-dessus de la première ligne et qui donnait rétrospectivement un sens à tout le reste. Le journal commençait quelques jours avant le prétendu embarquement raté du jeune homme pour Pékin. Burru Nomton. Il était revenu à Ulaanbaatar après son voyage avec Ganbold qui l'avait mené de Khövsgöl au désert de Gobi. En principe c'était ses derniers jours en Mongolie et rien n'indiquait qu'il ait l'intention de rester ni de prolonger son séjour. Curieusement, il n'avait pas encore été pris de l'impulsion inexplicable d'entreprendre une nouvelle expédition, cette fois dans l'ouest du pays. Il était prêt à partir. Il s'était acquitté de sa mission pour la revue de voyage, jusqu'au moment où Ganbold lui a proposé inopinément de visiter un temple de religieuses bouddhistes. Alors, d'un instant à l'autre, il a changé d'idée et il a déclaré qu'il lui fallait absolument aller dans les monts Altaï avant de quitter la Mongolie."


Narkhajid (appelé Vajara Yogini au Tibet et en Chine)

"Le bison de la nuit" de Guillermo Arriaga

Titre original : El búfalo de la noche

Traduction de François Gaudry

(Éditions Phébus, 2005)

Paru en 1999, El búfalo de la noche est le troisième roman de cet auteur de romans noirs qui travaille aussi dans le domaine cinématographique. Le livre a été adapté au cinéma, sous le même titre, en 2007, par Jorge Hernández Aldana.

Un roman qui repose sur le jeu de la subjectivité parce que le personnage principal est le narrateur : Manuel dont le meilleur ami, Gregorio, devenu fou, vient de suicider. Raconté par Manuel, Gregorio se révèle un personnage inquiétant qui, même après sa disparition, continue d'exercer son emprise sur ceux qui l'ont aimé et les entraîne à leur tour vers la folie et vers la mort.


"J'ai décidé d'aller voir Gregorio un samedi après-midi, trois semaines après sa sortie de l'hôpital. Il ne m'a pas été facile de m'y résoudre. J'y avais réfléchi pendant des mois. Je redoutais ces retrouvailles comme on redoute une embuscade. Et cet après-midi-là, j'ai longuement hésité dans la rue avant d'oser frapper à sa porte. Quand enfin je l'ai fait j'étais nerveux, inquiet et – pourquoi ne pas le dire – j'avais un peu peur."

Le Jeune Homme de l’hospice de Roger Toulouse (1947)
 

samedi 27 octobre 2018

"Le livre des êtres imaginaires" de Jorge Luis Borges

Avec la collaboration de Margarita Guerrero

Titre original : El libro des los seres imaginarios

Traduit par Françoise Rosset, Gonzalo Estrada et Yves Péneau

(René Julliard, 1963 ; Gallimard, 1987)



Dans ce livre, paru une première fois en 1957 sous le titre Manual de zoología fantástica, le maître argentin dresse un bestiaire des êtres fabuleux de la mythologie, du folklore et de la littérature. Il puise, souvent avec malice, aux sources les plus anciennes de l'Inde, de l’Égypte, de la Grèce... Il revient sur les textes sacrés des grandes religions du monde. Il nous plonge dans la science imaginative de l'Antiquité, du Moyen-Âge ou de l'époque moderne, cite les témoignages d'Hérodote ou de Marco Polo, reprend les travaux de Walter Scott...Ou, encore, nous livre quelques pages choisies de Kafka, de Poe, de C.S. Lewis...

Borges souligne les métamorphoses de nombre de ces personnages fantastiques au fil du temps et des civilisations, compare les dragons d'Occident et ceux d'Orient, s'amuse à suivre l'évolution des théories qui attestent de l'existence de tel ou tel animal fabuleux, s'arrête sur l'insolite d'une créature...Un livre merveilleux qui est une véritable anthologie de l'imagination.

 

Le singe de l'encre

Cet animal abonde dans les régions du nord, il a quatre ou cinq pouces de long ; il est doué d'un instinct curieux ; ses yeux sont comme des cornalines, et son poil est noir de jais, soyeux et flexible, suave comme un oreiller. Il est très amateur d'encre de Chine, et quand quelqu'un écrit, il s'assied, une main sur l'autre et les jambes croisées, en attendant qu'il finisse puis il boit le reste de l'encre. Après il revient s'asseoir à croupetons, et il reste tranquille.

Wang A-Hai (1791)


Singes et chevaux, Xe siècle

"Les armées" d'Evelio Rosero

Titre original : Los Ejércitos

Traduction de François Gaudry

( Éditions Métailié, 2008)

 

Né en 1958, Evelio Rosero s'est fait connaître avec son roman Les soldats (Los soldados) qui lui vaut, en 2003, le prix national de littérature dans son pays, la Colombie. Dès la fin de ses études, il commence à publier des récits courts dans la presse qui sont salués en Colombie mais aussi au Mexique ou en Espagne. Son œuvre comprend des poèmes, des textes pour le théâtre...c'est aussi un auteur de littérature d'enfance et de jeunesse. Trois de ses romans peuvent se lire en français : Les armées, Le carnaval des innocents et, paru l'année dernière aux éditions Métailié, Juliana les regarde.

Les armées, paru en espagnol en 2006, est un roman qui nous plonge dans le climat de violence qui frappe le pays depuis des décennies en montrant l'irruption de la guerre dans le quotidien d'une bourgade. Entre 1964 et 2016, le conflit armé colombien qui oppose mouvements révolutionnaires, groupes paramilitaires et forces gouvernementales a provoqué 260 000 morts, 45 000 disparitions et l'exode de 6 millions de personnes. Ce roman donne toute la mesure de l'atrocité absurde de ce conflit à travers les péripéties et le regard de son personnage principal : un vieil instituteur qui perd peu à peu ses repères, un vieil homme qui voit peu à peu la vie et la mort se confondre.


"Un soldat a lu une liste de noms : « Ceux-là peuvent partir », a-t-il dit, j'étais stupéfait de ne pas avoir entendu mon nom. Tant pis, je me joins à ceux qui s'en vont. Une sorte de colère froide, d'indifférence, m'aide à passer entre les fusils sans que personne ne fasse attention à moi. On ne me regarde même pas. Le vieux Celmiro, plus âgé que moi, un ami, suit mon exemple, lui non plus n'a pas été mentionné, il en est mortifié : « Qu'est-ce qui se passe ? Me dit-il. Qu'est-ce qu'on a bien pu faire, putain de merde ? » Il se plaint qu'aucun de ses enfants ne soit venu le chercher, ne se soucie de son sort. Nous entendons maugréer Rodrigo Pinto, jeune, inquiet, il proteste timidement en triturant son chapeau blanc, il vit dans la montagne, relativement loin du village, mais il est arrêté et le restera qui sait jusqu'à quand, on ne lui permet pas de rentrer chez lui, sa maison est en face, à mi-flanc de la montagne, il nous dit que sa femme est enceinte et ses quatre enfants sont seuls à l'attendre. Il est descendu au village pour acheter de l'huile et de la cassonade, mais il n'ose pas suivre mon exemple et celui de Celmiro, il n'est pas assez vieux pour franchir le cordon de soldats sans se faire remarquer."

La jeune fille et la mort de Hans Baldung, 1517