samedi 30 mars 2019

"La petite fille et les oiseaux" de Rosario Aguilar

Titre original : La niña blanca y los pájaros sin pies

Traduction de Yves Coleman et Violante do Canto

(Indigo & Côté-femmes, 2001)


On peut regretter que le titre original de ce joli roman, La blanche petite fille et les oiseaux sans pied, se soit perdu dans la traduction. Il annonçait bien la poésie de ce récit qui tente, au fil d'une histoire personnelle et sensible, de faire revivre quelques femmes qui partagèrent la vie des premiers conquérants de l'Amérique centrale : Doña Luisa, la princesse indienne offerte à Pedro de Alvarado ; Isabel de Bobadilla, la femme du fondateur de la ville de Panama ; sa fille, María de Peñalosa qui sera fiancée à Vasco Núñez de Balboa...Bien documenté et imaginatif, ce roman de la Nicaraguayenne Rosario Aguilar est autant un récit historique qu'une exploration de sa propre identité.

"Bien que je sois la suzeraine de nombreux vassaux, servie, aimée, obéie par eux...je l'ai massé de mes propres mains, j'ai frotté énergiquement son corps avec un éponge imbibée d'herbes aromatiques et de fleurs apportées dans ce but. Je l'ai passée sur son corps blanc et ses bras rougis par le soleil, comme doit le faire une esclave pour son maître.  
Peu à peu, il devenait plus soumis, plus obéissant quand je lui faisais signe de se coucher de telle ou telle façon, de se placer de ce côté-ci ou de ce côté-là.  
On me l'a décrit comme un homme tellement fier ! 
Secrètement, à l'intérieur de moi, je souriais, parce que le plus cruel et astucieux des guerriers ennemis était entre mes mains. "

La Malinche (Jeune fille de Yalala, Oaxaca ) de Alfredo Ramos Martínez, 1940
 

"Nouveaux contes froids" de Virgilio Piñera

Titre original : Cuentos

Traduction de Liliane Hasson

(Éditions Métailié, 1999)

On trouvera réunis dans cette édition une cinquantaine de récits brefs d'un des pionniers de la littérature absurde dans les lettres cubaines : Virgilio Piñera (1912-1979). Personnalité controversée à Cuba pour son homosexualité et, sans doute aussi, pour ses choix esthétiques, Virgilio Piñera est romancier, nouvelliste, poète et il est considéré comme un des plus grands dramaturges cubains. Leonardo Padura évoque cette grand figure de la culture de l'île dans un de ses romans, Électre à La Havane.

Les contes de Piñera déploient la logique perverse de l'absurde et de la cruauté, on les lit comme on fait un cauchemar. Ainsi, dans l'un d'eux, une population souffrant de pénurie de viande se met à s'auto-dévorer jusqu'à disparaître :

"Que ces gens s'éclipsent les uns après les autres, cela n'avait rien à voir avec le cœur de l'affaire, c'était plutôt un couronnement, qui n'ébranlait pas le moins du monde la ferme volonté des habitants de se procurer de cette manière le précieux aliment. C'était là, n'est-ce pas, le prix que chacun avait à payer pour sa propre chair ? Mais il serait mesquin de continuer à poser des questions inconvenantes, car le fait est là : ces sages citoyens étaient nourris à merveille." 

Quatre étapes de la cruauté. 1751. William Hogarth.
 


"Roulements de tambours pour Rancas" de Manuel Scorza

Titre original : Redoble por Rancas

Traduit par Claude Couffon

(Editions Métailié, 1998)

Roulement de tambours pour Rancas est le premier roman d'un cycle narratif débuté en 1970 et consacré aux luttes agraires des paysans andins du Pérou des décennies précédentes. Ce cycle comprend cinq titres : Roulement de tambours pour Rancas, Garabombo l'invisible, Le cavalier insomniaque, Chant d'Agapito Robles et Le tombeau de l'éclair. Les récits mêlent le réalisme burlesque et la magie des mythes quechuas, les époques se confondent pour donner à ces batailles toute leur dimension historique.

Ce travail littéraire inscrit le Péruvien Manuel Scorza (1928-1983) dans la veine indigéniste ouverte par ces compatriotes Ciro Alegría et José María Arguedas qui, eux aussi, s'engagèrent pour défendre la culture ou les conditions sociales des Amérindiens de leur pays.

Le cycle, appelé aussi « La balada » ou « Las Cantatas » a pour titre général La Guerre silencieuse parce que les massacres perpétrés durant ces conflits furent occultés. La narration qu'en fit Scorza permit d'ailleurs de les dénoncer. Ainsi, Roulement de tambours pour Rancas, où il raconte comment quelques villages tentent de s'opposer au vol de leurs terres par la société minière américaine, la Cerro de Pasco Corporation, fut vite traduit dans une trentaine de langues. Cette notoriété littéraire obligea le gouvernement à relâcher un des héros du récit condamné à vingt ans de prison : Hector Chacon, le Nyctalope.

Lire ou relire La Guerre silencieuse c'est se souvenir de combats qui sont encore actuels.

"Un hiver prématuré pataugea dans les chemins. Les traces se perdaient dans la boue. Décembre tonnait du côté des cordillères. Réfugiés dans leurs cabanes, les gens regardaient les pattes des chevaux s'enfoncer dans la gadoue. Un mercredi pluvieux, un garde civil émergea du chemin de Yanahuanca. La face de bouledogue de Paz le flic prit la direction du domicile d'Agapito Roblès, le délégué. Les gens s'entassèrent, mais le garde ne venait pas avec l'ordre de capturer qui que ce fut. Valério, le sous-préfet, confirmait que la confrontation entre l'hacienda Huarautambo et la communauté de Yanacocha aurait lieu le 13 décembre. Le garde Paz les remercia pour le petit verre de gnôle qu'on lui avait offert et se perdit dans le brouillard. 
- C'est curieux, dit Mélécio de la Vega. Oui, vraiment, c'est curieux que l'Autorité ait pour nous autant d'égards !"

Chasse au bison. George Catlin. 1844.
 

"La Noce du poète" d'Antonio Skarmeta

Titre original : La boda del poeta
Traduit par François Rosso
(Éditions Grasset & Fasquelle, 2001)

Juste avant la Première Guerre Mondiale, sur une île imaginaire qui rappelle celles qui parsèment la Mer Adriatique, Antonio Skármeta plante le décor d'une histoire d'amour tragique. Il dépeint avec verve, ironie et poésie les personnages, les mœurs et les histoires marquantes de ce lieu qui semble oublié du monde mais où va surgir le conflit qui se prépare.
Antonio Skarmeta est un écrivain chilien d'origine croate dont les parents venaient de l'île dalmate de Brač...

"Il était une fois, en une île lointaine de la Côte de Malice, un temps d'heureuse plénitude. Les raisins y gonflaient sous le soleil comme de lumineuses petites cloches d'église, la pluie était comme la visite d'un familier dont la venue nous met en joie et le départ en allégresse, et les jeunes demoiselles opposaient un tendre veto à leurs fougueux fiancés jusqu'à ce que le mariage autorisât la fusion et confusion de leurs chairs. Des filles de la région, Marta Matarasso était sans conteste la plus belle et l'île toute entière faisait mainte conjecture-voire d'irrévérencieux paris-sur le nom de celui qui obtiendrait sa main quand elle aurait atteint les dix-sept ans réglementaires."


Vue sur le Canal Grande de Trieste et ses embarcations, Agence Meurisse, 1915 
source : Gallica-BnF



"Salvatierra" de Pedro Mairal

Traduction de Denise Laroutis
(Éditions Payot & Rivages, 2011)

Pedro Mairal est un écrivain et poète argentin né en 1970. Son roman Une nuit avec Sabrina Love a obtenu le prix Clarin en 1998 et a été adapté au cinéma par Alejandro Agresti. Son dernier roman, l'Uruguayenne, est paru l'année dernière aux éditions Buchet-Chastel.
Le roman Salvatierra qui date de 2008 constitue un bon ouvrage pour tomber sous le charme de cet auteur. Après la mort de Salvatierra, ses enfants se mettent en tête de sauver l'œuvre picturale qu'il a laissée sous la forme de gigantesques rouleaux qui déroulent, quand on les met bout à bout, le fil entier de l'existence de leur père. Pourtant, un rouleau s'avère manquant...
En chapitres courts, d'une écriture limpide, Pedro Mairal nous offre tout à la fois une enquête et une illustration de ce qu'est cet extraordinaire tableau.

"Je regardais tout ça et je me posais des tas de questions à la fois. C'était quoi, ce tissage de vies, de gens, d'animaux, de jours, de nuits, de catastrophes ? Que signifiait-il ? C'était quoi, la vie de mon père ? Pourquoi avait-il eu besoin de se lancer dans un travail pareil ? Que nous était-il arrivé, à Luis et à moi, qui nous retrouvions avec de vies tellement grises dans la grande ville, comme si Salvatierra avait accaparé toute la couleur disponible."


Fleurs et fruits. Séraphine de Senlis. 1920.


jeudi 10 janvier 2019

"Les lances rouges" d'Arturo Uslar Pietri

Titre original : Las lanzas coloradas
Traduit par Jean Cassou
(Le Serpent à Plumes, 1999)

Arturo Uslar Pietri (1906-2001) est une des grandes figures intellectuelles du Venezuela. Il a obtenu pour son œuvre littéraire de nombreuses récompenses : Prix Princesse des Asturies et prix Cervantes en Espagne, prix Maria Moors Cabot aux États-Unis.
Publié en 1931, ce roman est un des chefs-d’œuvres de la littérature vénézuélienne. Centré sur la geste indépendantiste de ce pays au début du XIXe siècle, il propose un récit qui met en avant la violence de la guerre. Ici, des héros mais surtout des personnages emportés par la tourmente de l'histoire : Fernando, grand propriétaire terrien au caractère hésitant qui se laisse séduire par les idéaux des lumières ; Sa sœur Inès, demoiselle provinciale et romanesque qui sombrera dans l'horreur ; Presentacion Campos, le contremaître, qui voit dans ce conflit l'occasion de laisser libre cours à sa force virile... Une fresque historique, cruelle et épique d'une époque où la mort moissonnait les vies. 


"De nouveau l'attaque se concentre sur la ville. Les pelotons de cavalerie entrent plus violemment dans les rues, mais la fusillade des maisons les moissonne. Presentacion Campos fait sauter sa bête d'un côté et d'autre comme dans un exercice de voltige. Quand sa course atteint une vitesse vertigineuse, il assène son arme sur la première ombre qui passe, et son bras de fer résiste au formidable rejet en arrière du corps traversé par la lance. Dans le mélange gris que, vu de sa course, font les hommes, parfois, intégralement claire comme un éclair, brille sur lui une lance : mais il saute de côté ou arrête net sa monture, telle une vague contre une pierre, et le coup de lance le frise. Il sent une plénitude de vie comme il n'en a jamais éprouvée. Tressés entre eux, comme les doigts sur la hampe, tressés, étranglant la chair, ses nerfs vibrent. Vital, nerveux, enragé, il attaque. Entre ses jambes, l'animal est couvert d'écume et de sang, le bras et la poitrine sont rouges, le sang coagulé fait glisser la main sur le bois." 


Charge polonaise à Somosierra de Wojciech Kossak et Michal Gorstkin Wywiorski (1907)




"Le verger de mon aimée" d'Alfredo Bryce-Echenique

Titre original : El huerto de mi amada

Traduit par Jean-Marie Saint-Lu

(Métailié, 2002)


Alfredo Bryce-Echnique (Lima, 1939) est un des écrivains contemporains incontournables de la littérature d'Amérique Latine. En 1970, il publie Un mundo para Julius, un des romans majeurs de la littérature péruvienne où il dresse un portrait critique de la haute société de son pays à travers le regard d'un enfant. Dans Le verger de mon aimée, on retrouve la thématique de ce roman : Le très jeune Carlitos Alegre, personnage candide, enthousiaste et très distrait, s'éprend d'une belle trentenaire fortunée qui fait fantasmer tous les hommes de la bonne société de Lima. Comme Carlitos n'est pas majeur, cet amour fait scandale mais les amants vont trouver refuge dans une propriété de campagne de la belle. Un roman burlesque qui dépeint, entre caricature et humanité, la capitale péruvienne des années 1950 : le monde de l'oligarchie, ceux qui veulent y entrer, la naïveté de l'amoureux, l'esprit provincial et étriqué...Ce roman a reçu en 2002, le prix Planeta.
"Carlitos courut téléphoner à Natalia, il lui dit à quel point sa grand-mère était belle, morte comme elle l'était maintenant, il lui dit qu'il passerait la nuit à la veiller, qu'il venait de rester un long moment avec elle, pour se mettre au courant, et que maintenant il allait en profiter pour passer aussi un moment avec ses sœurs avant de descendre à l'office comme quelqu'un qui va chercher quelque chose dans le réfrigérateur, un Coca-Cola, par exemple, au moment où Victor et Miguel et les autres employés de la maison s'y retrouveraient, et, depuis qu'il était enfant, débutait alors la grande conversation et tout ça. Et demain au cimetière, oui, au Presbitero Maestro, oui, et de là je jure sur ce que j'ai de plus sacré, Natalia, que je rentre au "Verger de mon aimée". Tu as bien entendu? Tu me crois, n'est-ce pas? Comment...? Mais oui. Du moins grand-mère Isabel est totalement pour, et il y a un instant à peine elle m'a demandé si je ne t'avais pas emmenée..."

Famille Fagoga Arozqueta de la haute société créole (Mexique, vers 1730)