vendredi 13 septembre 2019

"L'atelier du temps" d'Álvaro Uribe

Titre original : El taller del tiempo

Traduit par Gabriel Iaculli

(Plon, 2005)


Né en 1953 à México, Álvaro Uribe est éditeur et écrivain. Il écrit des nouvelles, des romans et des essais. Dans ce roman, il expose les relations de rivalités entre trois générations d'hommes dans une famille patriarcale : le grand-père tout puissant, le père brisé et le petit-fils rebelle. Construit en sept chapitres qui sont autant de points de vue distincts, le récit relève tout à la fois de la peinture psychologique et sociale et de la nouvelle fantastique. 

"J'ai grandi en cherchant des arguments pour me convaincre que mon père n'était pas un demi-dieu. Ma mère et mes deux sœurs cadettes l'adoraient sans réserve ; moi aussi je l'admirais exagérément, mais sa manière en partie moqueuse en partie dédaigneuse de répondre à cette admiration m'empêcha de m'y livrer entièrement.

À peine entré dans l'adolescence, j'osai mesurer mes forces aux siennes. Armé d'un amour naissant des belles-lettres qui me venait de ma mère, je commençais à cultiver mes talents oratoires innés ; lui, fort d'une éloquence prosaïque qui le rendait insensible aux subtilités de la haute rhétorique, me considérait comme un simple phraseur. Les rares soirées où il rentrait de son bureau pour dîner à la maison étaient pour moi presque un supplice. Je ne pouvais supporter de voir mon père se contenter de me regarder avec impatience pendant que je m'entretenais avec ma mère et épatais mes sœurs en recourant à un vocabulaire inusité pour quelqu'un de mon âge ; c'était encore pire quand, avec une moue d'exaspération, il m'interrompait au milieu d'une période."

Saturne dévorant un de ses fils. Francisco de Goya. 1819-1823
 


"Le général dans son labyrinthe" de Gabriel García Márquez

Titre original : El general en su laberinto

Traduction d'Annie Morvan

(Éditions Grasset & Fasquelle, 1990)


Publiée en 1989, ce roman du grand écrivain colombien est un hommage à un des plus grands héros des Guerres d'Indépendance : Bolivar, El Libertador. C'est un ouvrage d'une lecture ardue pour qui ne connaît pas grand chose sur cette période de l'Amérique Latine où, à l'aube du XIXe siècle, s'éveillent les consciences politiques héritées des Révolutions. Bolivar par son action politique est un des initiateurs majeurs des revendications anticoloniales face aux impérialismes. C'est ce que montre la biographie de Gilette Saurat, présidente de la Société Bolivarienne de France, intitulée Simon Bolivar le Libertador, parue la même année, chez le même éditeur. Cette biographie qui se lit comme un roman raconte minutieusement, pas à pas, la geste héroïque d'un personnage hors norme : Stratège cultivé et génial, soldat intrépide et endurant, visionnaire politique et idéaliste. On retrouve, dans le roman de García Márquez, tous ces éléments mais l'auteur choisit de dresser un portrait poignant du final de l'épopée, quand, Bolivar, le 8 mai 1830, laisse Bogota pour entreprendre son dernier voyage...

L'auteur dédie le livre à Álvaro Mutis qui lui en a donné l'idée et explique le long travail d'archiviste qu'il a découvert pour l'élaborer.

La lecture croisée des deux biographies toutes deux très documentées, l'une historique, l'autre fictive, permet de mieux comprendre le travail de l'écrivain qui en recréant les manières, les accents, l'énergie, le parcours d'un Simon Bolivar défait, affaibli, malade et fou nous ramène à l'humanité du mythe, lui donne chair et le met à notre portée.

Dans l'Incipit du roman, on trouve cette phrase : « Le général émergea de l'envoûtement et vit, dans la pénombre, les yeux bleus et diaphanes, la chevelure crépue couleur d'écureuil, la majesté impavide de son majordome de tous les jours qui tenait à la main la tasse d'infusion de coquelicots et de gomme arabique. ». Comment ne pas être tenté de voir García Márquez lui-même dans cette figure respectueuse qui veille et regarde son personnage ?


Simon Bolivar par Antonio Salas. 1825.

"Les Exilés" d'Horacio Quiroga

Titre original : Los desterrados

Traduction de François Gaudry

(Éditions Métailié, 1995)


Daté de 1926, ce recueil du grand conteur que fut Horacio Quiroga (1878-1937) nous plonge, dès le premiers récit, Le retour de l'Anaconda, dans les mystères, les cruautés et la beauté de la vie sauvage dans la forêt tropicale.

Poète autant que conteur, Quiroga décrit minutieusement, comme un naturaliste, les phénomènes et les paysages de cette région de Misiones à laquelle il rend hommage. Il collecte des informations sur les hommes et sur les choses et les transpose dans des histoires humaines et horribles. Si Quiroga participe de manière magistrale, avec ce recueil, à l'essor des récits sombres, il est aussi à compter parmi les premiers auteurs du continent à célébrer sa nature.

"Misiones, comme toute région frontalière, est riche en individus pittoresques. Il en est d'extraordianires auxquels, telles des boules de billard, la naissance a imprimé un effet. Ils touchent normalement la bande et empruntent des trajectoires inattendues. Ainsi Juan Brown qui, venu pour visiter les ruines, resta vingt-cinq années sur place ; ou le docteur Else, que la distillation d'oranges conduisit à confondre sa fille avec un rat ; ou encore le chimiste Rivet, qui s'éteignit comme une lampe noyée d'alcool : et tant d'autres qui eurent un comportement des plus imprévus."



Forêt tropicale. Camille Pissarro. 1856

"Nuit d'orage à Copacabana" de Luiz alfredo Garcia-Roza

Titre original : Espinosa Sem Saída

Traduction de Sébastien Roy

(Actes Sud, 2015)


Pour les amateurs de polar, en voici un brésilien où un commissaire opiniâtre tente d'élucider le meurtre d'un mendiant. L'auteur est aussi psychologue. On trouve donc dans ce roman une psychothérapeute assassinée et des troubles de l'identité...


"Il n'était pas rare, en été, que des patients du quartier vinssent à leur consultation en short ou en tongs ; ils s'allongeaient sur le divan de l'analyste comme s'ils étaient dans leur salon en train de discuter avec une amie. Maria était une de ces patientes. Elle avait débuté son analyse trois mois auparavant ; et malgré la décontraction de ses vêtements et de ses gestes, elle demeurait encore rivée au récit de sa vie."

Métamorphose de Narcisse. Salvador Dali. 1937.

"La mort en effigie" d'Autran Dourado

Titre original : Os sinos da agonia
Traduction de Geneviève Leibrich et Nicole Biros
(A.M. Métailie, 1988)

A Vila Rica, dans le Minais Gerais, Januario, bâtard moitié indien d'un grand fazendeiro, est condamné à mort pour avoir assassiné l'époux de celle dont il est fou : Malvina, une dame de la haute société, éprise, elle, de son beau-fils. Trois personnages au prise avec les tourments de l'amour au XVIIIe siècle pour raconter une société coloniale qui se délite. La peinture menue des sentiments, des mœurs et des paysages qui semble s'inscrire dans la tradition romantique et folkloriste illustre ce basculement dans une autre époque historique. Autran Dourado (1926-2012) était originaire du Minais Gerais et une grande partie de son œuvre a pour cadre cette région.

"Ne permets jamais, mon fils, qu'ils te confondent avec un mulâtre ou un métis d'Indien et de Nègre. Tu as parfois l'air passablement Noir. Ne te laisse pas faire, ce serait dangereux, ils pourraient te marquer au fer. A ma naissance ils ont voulu m'inscrire sur les registres baptismaux comme métisse de Noir et d'Indien. Comme cela j'aurais été esclave. Il a fallu à mon père le courage de s'avancer et de dire, c'est ma fille, la fille que j'ai eue d'une indigène, protégée par une bulle du Pape, par la loi du Roi. Voilà ce que me racontait ma mère."
Indienne avec Mulâtre produisent Chino. Tableaux du métissage du Vice-roi Amat. 1770. 

jeudi 4 juillet 2019

"Mascaro, le chasseur des Amériques" de Haroldo Conti

Titre original : Mascaro, el cazador americano
Traduction d'Annie Morvan
(Éditions Albin Michel, 1982)

Voici le dernier roman écrit par l'écrivain argentin Haroldo Conti né en 1925 à Chacabuco et disparu en 1976 par la dictature. Ce livre important est ici publié avec une préface de Gabriel Garcia Marquez qui revient sur les derniers jours de l'écrivain à Buenos Aires et dénonce sa disparition. Le roman où des vagabonds ouvrent les portes de la joie malgré la laideur et la violence du monde qui les entoure est un chant poétique à la liberté et à l'imagination.

"Les musiciens avaient soufflé et gratté jusqu'à ce qu'ils s'endorment ; seul le harpiste aveugle, qui ne vit pas venir la nuit, continua de jouer et ne cessa qu'à épuisement de ses doigts. Au petit matin, il s'arrêta et le silence les enveloppa tous. La harpe resta au milieu du salon. C'était une belle harpe, avec un chevillier sculpté comme un autel et un manche couronné d'un ange se tenant sur la pointe d'un pied, prêt à sauter à terre. L'ange était petit mais bien fait. Peau humaine, yeux de verre, ailes d'oisillon. Il flottait dans l'air, gracile. Sans son instrument, le harpiste n'était qu'une moitié d'homme. L'homme tout entier, c'était la harpe, l'ange et l'aveugle qui, lorsqu'il jouait, bougeait avec grâce, voyait les choses de l'âme sans la contrainte de la chair, pinçait les cordes d'un bout à l'autre avec assurance, dirigeait. Une vie qui ne pesait pas lourd." 



Cirque ambulant. Paul Klee.Vers 1940.

"Chronique de San Gabriel" de Julio Ramón Ribeyro

Titre original : Crónica de San Gabriel
Traduction de Clotilde Bernadi Pradal
(Gallimard. Collection La Croix du Sud, 1969)

Une très belle traduction pour lire un des représentants majeurs de la littérature péruvienne contemporaine : Julio Ramón Ribeyro (1929-1994). Raconté à la première personne par un adolescent, ce récit nous plonge dans la vie d'une hacienda de la zone andine du pays, l'hacienda San Gabriel. Devenu orphelin, le narrateur y trouve la protection d'un oncle mais aussi un espace où pèse encore l'héritage colonial : Indiens pauvres et exploités, tensions raciales, attitude seigneuriale du propriétaire terrien, relations troubles dans un milieu familial clos et isolé...Toute une culture amenée à disparaître avec la modernité mais surtout parce qu'elle s'autodétruit. Roman d'initiation, ce récit est aussi une peinture de l'oligarchie péruvienne.

"Mon oncle Leonardo avait fait de sa maison une auberge et de la vie rurale une foire perpétuelle. Aucun propriétaire terrien, aucun ingénieur, aucun représentant de commerce, aucun curé en voyage qui ne fût retenu de force et contraint de séjourner à San Gabriel, où le vin tenait lieu d'amphitryon et la bringue d'oreiller. Chaque jour on immolait une douzaine de poules, un mouton, un cochon ou un cerf. J'étais donc constamment en contact avec des nouveaux venus, ce qui ne signifiait pas seulement la découverte d'autres êtres mais encore de constantes négociations avec une nouvelle partie de moi-même. Tout me conduisait à la diversité. Au milieu d'un tel tumulte je tâchais de discerner les lieux et surtout les personnes avec qui je pourrais me trouver quelque affinité." 

Fête de San Juan en Amancaes. Johann Moritz Rugendas. Lima,1843